Par Dr Jean Gardy Marius
« Ce n’est pas la pauvreté qui tue le plus, c’est de croire qu’on doit vivre avec. »
Aujourd’hui, Haïti est en train de franchir un seuil alarmant : celui où la pauvreté cesse d’être
une urgence pour devenir une habitude nationale. Elle ne scandalise plus. Elle n’indigne plus.
Elle est simplement là, acceptée, presque institutionnalisée. Et c’est cette résignation qui nous
condamne.
Un seuil invisible mais fatal:
La majorité des Haïtiens vit sous le seuil de pauvreté extrême. Cela, nous le savons. Mais plus
grave encore : la population commence à s’y faire. On n’attend plus rien. Ni de l’État. Ni de
l’avenir. Ce glissement psychologique est peut-être la plus dangereuse des formes de violence
sociale. La pauvreté est devenue une sorte de climat ambiant. Comme si le fait de vivre sans
électricité, sans soins, sans école, sans pain, relevait désormais de la normalité.
Trois pauvretés en une seule nation:
L’économiste Jeffrey Sachs distingue trois formes de pauvreté :
Extrême, lorsque l’on ne peut même pas satisfaire ses besoins vitaux ;
Modérée, lorsqu’on survit mais sans stabilité ;
Relative, lorsqu’on vit avec bien moins que la moyenne.
Haïti cumule ces trois dimensions.
64 % de la population vit avec moins de 3,65 dollars par jour.
5,4 millions de personnes sont en insécurité alimentaire aiguë.
Plus de 1 000 écoles ont fermé.
Moins de la moitié des structures de santé sont encore opérationnelles. Certaines zones sont
même classées en phase de famine absolue, selon le Programme Alimentaire Mondial (Phase 5
de l’IPC).
L’aide arrive. Mais pour combien de temps ?
Oui, des partenaires internationaux agissent :
Le FMI propose un programme de suivi économique.
La Banque mondiale annonce 320 millions USD sur cinq ans.
Le PAM lance un appel d’urgence de 46 millions pour nourrir deux millions de personnes.
Mais soyons clairs : aucune aide extérieure ne pourra sauver un peuple qui ne crie plus.
Ce texte est un cri, pas une plainte
Je n’écris pas pour accuser. J’écris pour réveiller. Car le jour où la pauvreté ne choque plus, tout
devient possible : la violence, le chaos, la perte de sens. On n’a plus besoin de tremblement de
terre pour tomber : nous tombons déjà. En silence. Et debout.
Il est temps d’un sursaut moral:
Nous devons :
Repolitiser la question de la pauvreté. Elle n’est pas technique, elle est éthique.
Exiger des comptes à l’État, sur les choix budgétaires, les priorités, les résultats.
Mobiliser les imaginaires collectifs : artistes, enseignants, journalistes, jeunes, tous ont un rôle à
jouer pour reconstruire le rêve haïtien.
Refusons d’habiter avec la misère. Refusons d’en faire une culture.
La vraie révolution commence quand on refuse que la pauvreté devienne une norme sociale.
Elle commence dans les idées, dans les mots, dans les refus. Et dans cette phrase simple, à
répéter sans relâche : Non, ce n’est pas normal de vivre comme ça.
Dr Jean Gardy Marius
Coordonateur Général du Réseau Citoyen Haiti à l'Unisson (RECHAU)